Une sculpture a donné son nom au quartier, des sculptures devaient forcément accompagner sa transformation.
Une collection unique aujourd’hui en cours de rénovation et de valorisation.
Cela aurait pu être un Rodin. Mais en 1879, le jury chargé par la Préfecture de la Seine de choisir le lauréat du concours pour un monument commémorant La défense de Paris en 1870 écarta d’entrée le projet du sculpteur qui venait de se faire connaitre par son Âge d’airain et son Saint Jean Baptiste : avec son guerrier nu mourant accompagné d’une Marianne en harpie hurlante, il « dut paraître trop violent, trop vibrant » selon lui pour une époque où la République s’installait tout juste dans ses meubles et ne souhaitait pas donner une image trop révolutionnaire d’elle-même. Rodin ne fut bien-sûr pas le seul recalé, Gustave Doré, Bartholdi, Falguière échouèrent aussi face à la proposition plus convenue et rassurante proposé par Louis-Ernest Barrias, sculpteur qui avait fait ses classes sur la façade de l’Opéra : une femme symbolisant la Ville de Paris, vêtue d’un uniforme de garde national (la milice populaire qui avait combattu lors de la bataille de Buzenval en janvier 1871) avec un drapeau, un canon, un soldat tirant sa dernière cartouche et une fillette affamée.
Installé sur le très haut socle déjà en place qui avait été jusque là surmonté d’une statue de Napoléon (venue de la colonne Vendôme et partie alors pour les Invalides), la sculpture de Barrias fut inaugurée le 12 août 1883 devant une foule assez importante mais peu d’autorités : le président Jules Grévy et le président du Conseil Jules Ferry étaient en vacances et un seul ministre accepta de se déplacer. Sur une « tribune à moitié vide », le président du Conseil général célébra donc la mémoire du siège de Paris et, « après avoir félicité M. Barrias sur son oeuvre », rappela « que si on lui avait choisi pour emplacement le rond-point de Courbevoie, c’est d’abord parce que ce fut là que passèrent dans la nuit du 18 au 19 janvier 1871, les bataillons de mobiles qui allaient encore une fois essayer de forcer les lignes des assiégeants ». Si ce discours « à la fois modéré dans le fond et dans la forme » et qui « à défaut d’autre mérite », avait « du moins celui de ne pas être long » n’est pas resté dans les annales, la statue commémorative marqua définitivement le lieu puisque le quartier pavillonnaire qui entourait la vaste place circulaire prit rapidement son nom et, frontalier de Puteaux et Courbevoie, fut appelé La Défense dès le début du 20e siècle, bien avant que les urbanistes aient l’idée de créer là à partir des années 1950 un nouvel axe d’urbanisation.
C’est peut-être le souvenir du rôle fondateur joué par la sculpture qui poussa Jean Millier, président de l’établissement public d’aménagement de 1969 à 1977 (année où il part présider le Centre Georges Pompidou qui vient d’ouvrir) et grand amateur d’art, à multiplier les commandes à des artistes à partir du début des années 1970 : d’abord et entre beaucoup d’autres Louis Leygues, Raymond Moretti, Alexander Calder, Yaacov Agam, Joan Miró cette décennie-là, puis Fabio Rieti, Richard Serra, Michel Deverne, Takis, Bernar Venet, Jean-Pierre Raynaud dans les années 1980, François Morellet, Anthony Caro, Raymond Moretti, César dans les années 1990 ... Composant au fur et à mesure (la liste n’est pas close) un musée à ciel ouvert de la sculpture contemporaine qui marque son changement de statut (sans jeu de mot) : d’art presque mineur au 19e siècle où elle se cantonne aux commandes privées (bustes-portraits) et politiques (ornementation des bâtiments officiels) et reste en retrait des grandes évolutions à une époque où la plupart des grands artistes sont des peintres, la sculpture explose à partir du milieu du 20e siècle et devient la face la plus populaire et partagée d’un art contemporain qui se veut total et centré sur l’objet imposant et gratuit dans « un monde qui n’aime ni les problèmes ni les solutions » (Pierre Nahon).
Dans ce jardin architectural et ludique des tours et des sculptures qu’est devenue La Défense, on peut s’amuser à relier les oeuvres et relire l’histoire de l’art en train de se faire par des connexions connues (la longue amitié et inspiration mutuelle entre Calder et Miró dont l’Araignée rouge et les Personnages fantastiques se font face de part et d’autre du parvis) ou moins connues (le père de Calder, sculpteur lui-même, avait été apprenti dans l’atelier de Falguière, candidat malheureux au concours de 1879). Concours remporté par Barrias qui ...
Mais, justement, où est passée La défense de Paris de Louis-Ernest Barrias ? Mise à l’écart lorsqu’il fallut en finir avec le rond-point et bâtir la gare RER puis le parvis à la fin des années 1960, la sculpture emblématique avait été réinstallée au début des années 1980 en contrebas de la fontaine Agam dans un patio où, conçue pour dominer le paysage, elle était peu à son avantage. En 2017, dans le cadre du projet Paris La Défense Art Collection, elle a été remontée sur le parvis où tout le monde peut désormais la voir. Surplombant la caverne cachée du Monstre de Moretti et au milieu du parcours axial qui permet aux amateurs d’aller de Slat de Richard Serra à l’ouest (carrefour de la Folie) au Bassin de Takis à l’est (entrée de l’Esplanade), elle porte naturellement le numéro 00.