Être artiste, c’est bien sûr créer mais c’est aussi recevoir les clients,
les séduire par une ambiance particulière tout en continuant à travailler,
organiser son activité… et avoir un semblant de vie privée dans une de ces
maisons-ateliers où les sculpteurs du début du XXe siècle ont été nombreux
à s’installer entre Meudon et Boulogne.
« La maison du statuaire présente immédiatement un monde nouveau, raconte l’écrivain franco-italien Ricciotto Canudo après avoir rendu visite à Auguste Rodin dans sa villa de Meudon en 1913. C’est l’étrange oasis où la vie apparaît transformée, soulevée à des hauteurs extatiques, sombrée en des profondeurs tragiques, transportée en mille figurations impérieuses qui dominent notre esprit, l’arrachent, le moulent à leur manière, le montrent à nous-mêmes transfiguré et palpitant... ». La rhétorique est un peu outrée mais typique du monde intellectuel de ces années-là et se retrouve dans les nombreux récits des visiteurs qui viennent du monde entier voir de leurs yeux les lieux où le fameux sculpteur vit et travaille. Des lieux d’ailleurs un peu faits pour ça : dès qu’il en devient propriétaire en 1895, Rodin commence à transformer cette belle villa d’artiste construite une dizaine d’années plus tôt par la peintre Delphine de Cool en une sorte de parc d’attraction pour amateurs d’art et clients éventuels. Les très nombreuses pièces anciennes qu’il ne cesse de collecter à droite et à gauche sont dans un Musée des Antiques qu’il fait bâtir contre la maison. Les innombrables moulages et plâtres de ses œuvres sont dans le gigantesque Pavillon de l’Alma qu’il a fait remonter en face. Pour rêver à un futur musée ou palais, il a aussi fait remonter des éléments de la façade du château d’Issy « et quand on s’avance pour regarder à travers la grille d’entrée, l’on ne voit que de la terre battue sur laquelle des alignements de pierres indiquent le plan du bâtiment à reconstruire... Château pour les yeux... Château d’artiste ».
Dans le complexe circuit de la sculpture selon Rodin, Meudon tient plusieurs rôles : gestation et conception puisque c’est là qu’il discute avec ses amis, clients et connaissances, lit ses classiques, admire les ouvrages du passé ; là aussi qu’il travaille et peaufine les formes de terre encore souple puis surveille le travail des mouleurs. Administration également puisqu’il y reçoit son abondant courrier et y répond, aidé par son secrétaire, gère la propriété et ses transformations avec sa compagne Rose Beuret. Repos puisque c’est là qu’il se nourrit (les yeux sur quelque torse grec dressé au milieu de la table), se fait coiffer, dort (face à un Christ en croix italien) et rêvasse. Après le déjeuner, il descend prendre le train à la gare de Meudon Val-Fleury jusqu’aux Invalides, à quelques pas de son atelier du Dépôt des marbres rue de l’Université où il travaille dans le dur tout l’après-midi avant de remonter à Meudon le soir s’il n’est pas retenu par quelque maîtresse ou ne part pas en voyage. Car il n’est pas toujours là : « Toute la maison est heureuse de votre petit mot que je viens de recevoir cet instant, lui écrit Rilke (son secrétaire en 1905-1906). Vous manquez comme du sel et du pain et comme du travail et du sommeil et ce n’est pas Madame Rodin seulement qui compte les jours ». C’est que sans l’attraction principale, les lieux semblent quelque peu inhabités. Une attraction qui arrive à mêler tout cela en quelque chose de magique et à même s’y oublier comme le raconte Stefan Zweig qui suit Rodin un après-midi de 1904 dans son Pavillon de l’Alma: « Enfin, le maître me mena devant un socle où se dissimulait sous les linges humides sa dernière œuvre, un portrait de femme ». Le portrait dévoilé, Rodin est pris d’un remord... « Il hésita : « Seulement là, à l’épaule... Un instant ! Il se débarrassa de son veston d’intérieur, revêtit sa blouse blanche, saisit une spatule et lissa d’un coup magistral à l’épaule le tendre épiderme de la femme, qui semblait vivre et respirer. » La retouche en appelle une autre, et une autre, « une sorte de sauvagerie ou d’ivresse s’était emparée de lui. Il travaillait de plus en plus vite. Puis ses mains se firent plus hésitantes. Elles semblaient avoir reconnu qu’elles n’avaient plus rien à faire. Une fois, deux fois, trois fois, il se recula, sans rien changer. Puis il murmura quelque chose dans sa barbe, replaça délicatement les linges autour de la figure, comme on glisse un châle sur les épaules d’une femme aimée, et respira profondément, détendu ». Rodin enlève alors sa blouse, remet son veston, sort de la salle en ayant tout à fait oublié ce « jeune homme, qu’il avait pourtant lui-même mené à son atelier pour lui montrer ses œuvres » et ce n’est qu’en allant fermer la porte à clé qu’il l’aperçoit, le regarde « fixement, presque méchamment » avant de soudain se rappeler et d’aller vers lui « comme honteux » en lui disant : « Pardon, Monsieur »...
La présence d’une telle attraction a d’abord attiré des compagnons de travail comme Bourdelle qui s’installe à Bellevue de 1903 à 1905 à deux pas de « Votre montagne de Meudon, Acropole au dessus de Paris ». Mais le mouvement participe d’une migration plus générale des ateliers d’artistes vers cette boucle de la Seine, moins chère et plus aérée que les quartiers de moins en moins abordables de l’Ouest parisien où ils étaient jusqu’alors groupés. Plus que les autres, les sculpteurs ont besoin d’espace et ce n’est pas un hasard si, tout juste débarqué de la Villa Médicis après son grand prix de Rome, le jeune Paul Landowski s’installe à Boulogne dès 1906. Non loin des quartiers ministériels importants pour la commande offcielle, tout près des beaux quartiers et de leurs amateurs fortunés, Boulogne est encore une ville où les terrains sont bon marché. La migration va s’accentuer dans les années de l’immédiat après-guerre avec par exemple l’arrivée de Joseph Bernard ou du marchand d’art Daniel-Henry Kahnweiler qui attire autour de lui les jeunes artistes de l’avant-garde cubiste et surréaliste, par exemple lors de ses «dimanches» où se retrouvent régulièrement Picasso, Léger, Artaud, Leiris, Reverdy ou Juan Gris qui s’installe même juste à côté. Très bon ami de Gris, le russe Jacques Lipchitz songe alors, grâce à quelques commandes importantes, à acheter un terrain à Boulogne pour enfin se construire une maison. C’est son compatriote et collègue Oscar Miestchaninoff, voisin un temps de Joseph Bernard à la cité Falguière, qui lui aurait indiqué le terrain entre l’allée des Pins et la rue des Arts après un possible pique-nique chez Chagall qui avait une maison juste à côté. En 1922, Lipchitz lance une opération prometteuse qu’il confie au jeune et radical architecte Le Corbusier qui doit bâtir trois résidences-ateliers contiguës pour lui, Miestchaninoff et un troisième larron, le médailliste Victor Canale, qui préférera finalement prendre un autre architecte. Car confier sa maison à Le Corbusier présentait quelques risques : en plus de contraintes dans l’aménagement de la maison (interdiction absolue par exemple d’insérer un bas-relief sur « un grand mur vide »), le service après-vente pouvait laisser à désirer comme ce soir d’orage où la terrasse fuyant « quelque peu, Lipchitz se vit répondre vertement par Le Corbusier « qu’il était architecte et pas un plombier » ». Ces mêmes années, sur l’autre rive de la Seine, le couple de touche-à-tout formé par Jean Arp et Sophie Taeuber, qui venait de se faire la main à l’Aubette de Strasbourg, ira jusqu’au bout de la démarche : au lieu de confier leur maison-atelier de Clamart à un architecte, même (et surtout) ami, c’est Sophie qui dessinera le tout pour que le cadre de leurs créations soit lui-même une de leurs créations.