Le projet devait être modeste puisqu’il s’agissait du parc
de la maison de campagne d’un ministre économe nommé Colbert.
Mais par la faute d’un marécage (et du génie de Le Nôtre),
Sceaux devint en quelques années (de 1670 à 1690)
l’un des mariages les plus réussis
entre la nature, l’art et l’eau.
Suivez l’eau… Si le parc du château de Sceaux a pris si vite une telle ampleur et une telle superficie, c’est en bonne partie parce que ses importants besoins en eau ont nécessité d’acquérir toujours plus de terrains. Le ministre Colbert avait acheté en 1670, autour du château datant du début du siècle, un parc de 119 arpents (une quarantaine d’hectares). Il fit agrandir le château mais surtout le parc : à sa mort en 1683, on estime que celui-ci couvrait déjà 280 arpents (une centaine d’hectares). Son fils aîné le marquis de Seignelay, ministre de la Marine, fit encore plus : en à peine sept années, avant sa mort et que le domaine ne soit vendu au duc du Maine, il fit passer le parc à environ 660 arpents. Cet appétit foncier de la part de ministres qui tenaient à garder une image d’économes serviteurs du grand monarque peut surprendre. Il s’explique peut-être parce qu’au départ, au bas de la colline où avait été construit le château, il y avait un vaste étang marécageux de 6 à 7 arpents que l’on appelait péjorativement la mer Morte. Comment aménager cette pente et cacher cette mer Morte qui risquait de gâcher la belle perspective est-ouest d’origine menant de la route d’Orléans au château et du château aux parterres en terrasse qu’il dominait ?
C’est là qu’intervint Le Nôtre qui « transforma un élément négatif en l’une des plus remarquables attractions du jardin ». Forcé de tenir compte de cette vaste étendue d’eau stagnante en contrebas, il en fit le bassin de l’Octogone et le coeur du nouveau parc, obligeant du même coup à créer avec l’aide du grand spécialiste Le Jongleur (à l’oeuvre à Versailles) un système hydraulique complexe nécessitant une alimentation abondante en eau… et l’achat par Colbert de terrains et seigneuries supplémentaires pour avoir le droit de capter et faire passer l’eau. Terrains et seigneuries qui permirent par la même occasion d’agrandir le parc et de créer de nouveaux bassins…
Tout comme le château qui, invisible au bas de l’allée d’entrée à l’est, n’apparaissait aux visiteurs que « lentement et par étapes successives », le nouveau grand axe perpendiculaire créé par Le Nôtre et allant du bassin de Diane au nord à l’Octogone au sud jouait des effets de relief et de végétation pour continuellement tromper l’oeil et ne faire découvrir qu’au dernier moment la grandeur des lieux et des aménagements. D’en haut, le visiteur au coin du château ne voyait que le haut du jet du bassin circulaire à mi-chemin. Parvenu à ce bassin circulaire, il découvrait soudain l’Octogone (dont la surface, entre les hauts arbres taillés, lui semblait alors rectangulaire) puis aussitôt après la Cascade. L’oeil n’était pas le seul organe à être trompé, l’oreille aussi participait à ce jeu de faux-semblants dont Le Nôtre était le spécialiste puisque le fort bruit provenant des 18 bassins superposés avait déjà fait soupçonner qu’il y avait là quelque chose de plus que le modeste jet d’eau du bassin circulaire, confondu d’abord avec le jet immense de l’Octogone ...
Peut-être pour ne pas brusquer le roi lors de la grande fête du 16 juillet 1685, le marquis de Seignelay préféra lui faire découvrir la nouvelle perspective (qui n’était qu’en gestation lors de la première visite de Louis XIV en 1676) par en bas. Arrivé au bord de l’Octogone, le roi identifia tout de suite le clou du spectacle : « Sa Majesté choisit pour s’asseoir un endroit qui regarde en face une cascade qui est à l’autre bout de cette pièce d’eau ». Fasciné par cette superposition de bassins, il dédaigne les « gondoles dorées et vitrées, garnies de dames de diverses couleurs et conduites par des rameurs vêtus de blanc et fort proprement mis avec des rubans » qui lui proposent d’embarquer sur l’Octogone et, « prince infatigable aimant mieux prendre à pied le plaisir de la promenade », il « vint voir de près la cascade » et « monta à pied jusqu’au haut », suivi par les dames dans leurs chaises. « Au haut de la cascade » justement, « on entendit l’agréable bruit de plusieurs hautbois qui se mêlait à celui des eaux. Ils étaient cachés derrière la palissade et marchèrent longtemps sans être vus, de manière qu’il semblait que cette mélodie invisible était en l’air.» « Cachés », « sans être vus », « semblait », « mélodie invisible »… tout l’effet recherché par Le Nôtre est là et semble incarner ce siècle de l’apparat et des apparences. Un succès royal qui permit à Seignelay de s’affranchir des scrupules de son père et de lancer dès l’année suivante le projet de Grand Canal que Le Nôtre proposait depuis si longtemps aux Colbert.