Tout juste sorti de sa prison
madrilène en 1527, le roi François Ier
lance la construction d’un château hors
normes entre la Seine et le bois de Boulogne,
tout en pierres de taille avec des façades de faïence.
Tellement hors normes qu’il n’aura pas le temps
d’y habiter et que, abandonné dès le siècle suivant,
Madrid sera vendu en 1792, puis rasé.
« Monsieur, j’occupe un petit appartement au château de Madrid du bois de Boulogne. Il y pleut tellement que les planchers se détachent et que je suis obligé de faire placer des baquets de distance en distance pour y recevoir les eaux. »
La lettre de ce locataire mécontent date de 1784 et le Directeur des Bâtiments royaux, bien au courant du « mauvais état du château de Madrid » et des « risques que courent ceux qui y habitent » inscrit en marge :
« Réponse très dilatoire ». Car cela fait déjà dix ans que son administration cherche à raser le château, trop vieux et trop coûteux à entretenir pour un État qui a déjà bien du mal à garder Versailles à flot. La condamnation est prononcée en 1787 : pour faire des économies, Louis XVI ordonne de démolir ou vendre non seulement Madrid mais aussi Choisy, La Muette, Vincennes et Blois. Pour Madrid, la vente a lieu quelques mois avant la chute de la royauté, le 27 mars 1792. L’acheteur (un certain Le Roy) fait enlever tout ce qui peut se vendre, dont les nombreux « ornements d’ancienne faïence peinte » cédés « à la toise cube à un paveur qui s’empressa de les faire enlever par tombereaux » avant qu’ils soient « mis sous la masse, pulvérisés et convertis en ciment ». Quant au reste du château, croyant s’épargner de la peine, Le Roy fait saper les murs et mettre le feu « tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des murs de refends et de pourtour du château par cinquante ouvriers à la fois. Ces ouvriers, et la foule immense de curieux que cette opération avait attirés, se retirèrent promptement à une grande distance, pour voir, sans danger, la chute entière et instantanée du château de Madrid.
Les flammes et la fumée de ce vaste incendie, le bruit des éclats de calcination, ressemblaient à l’éruption d’un volcan. Ce spectacle fut admirable, mais le résultat de cette opération ne répondit pas aux vues intéressées que s’en promettait la cupidité de l’acquéreur. Le désappointement fut général. Les pierres et les moellons se trouvaient liés par un mortier si puissant que la construction résista à la chute et fut à peine désunie »...
C’est donc que la construction n’était pas si mauvaise et pour qui aura le courage, comme l’historienne de l’art Monique Chatenet, de comparer dans le détail les quittances des maîtres-maçons ayant travaillé aux châteaux royaux de François Ier, il apparaît vite que la « toise de gros mur » leur était payée 150 sous au chantier du château de Madrid contre à peine plus du tiers de cette somme à celui du château de Fontainebleau, pourtant deuxième ouvrage majeur du règne après Chambord. Autre particularité selon Monique Chatenet de cet « éblouissant caprice royal exposant avec ostentation la somptuosité du prince » mais aussi « œuvre capitale dans l’histoire de l’architecture française » basée sur la symétrie et « le principe d’une circulation entièrement rejetée à l’extérieur » : la formule italo-tourangelle, unique parmi les multiples chantiers royaux dans la région avec un maître-maçon venu du Val de Loire (Pierre Gadier jusqu’en 1531, Gatien François ensuite) associé au sculpteur-émailleur Girolamo della Robbia, rejeton de la fameuse famille florentine qui a révolutionné la céramique architecturale depuis le début du XVe siècle. Pour faire de Madrid un château de faïence, Girolamo s’installe à Puteaux, de l’autre côté de la Seine et est, jusqu’à la fin de sa vie, l’un des membres éminents de la brillante colonie italienne travaillant à Paris pour le roi et sa cour.
D’où un débat fourni entre spécialistes pour savoir si le château était d’essence espagnole (comme son nom semble l’indiquer) ou italienne (à cause de della Robbia, mais aussi de certaines caractéristiques architecturales). Pour l’Espagne, le débat peut être vite clos : certes François Ier sortait d’une année de captivité terminée à Madrid quand il a lancé le chantier du château mais, outre qu’il ne devait pas en avoir spécialement gardé un bon souvenir et que le style n’a rien de spécifiquement hispanique, le surnom de Madrid, trouvé presque immédiatement en référence à l’actualité, ne vient pas du tout de lui. Comme à Chambord, Fontainebleau ou Saint-Germain, c’était la forêt voisine (ici le bois de Boulogne) qui intéressait le roi « pour prendre notre plaisir et déduit à la chasse des grosses bêtes » et Madrid fut donc toujours pour lui le château de Boulogne. Pour l’Italie, les arguments sont plus étayés et on sent bien que l’anonyme concepteur, s’il était français comme le pense Monique Chatenet, connaissait « certains principes théoriques italiens et quelques éléments de base de la composition » des villas transalpines.
Mais « l’ordonnance balbutiante », les loggias « avec leur structure lourde sur laquelle s’applique maladroitement le décor florentin », de même que la structure en donjons trahissent « une pensée française » à l’origine d’un édifice audacieux mais qui ne fera pas école car « passé de mode avant d’être achevé ».