Du « grand village » décentré de Boulogne,
le très urbaniste maire André Morizet voulut faire
la « grande ville » de Boulogne-Billancourt.
Une énergie architecturale qui aboutit à une mairie
monumentale tandis que les jeunes architectes
de l’époque rivalisaient de virtuosité au profit des nombreux
artistes et entrepreneurs de la ville.
« Évidemment, écrira plus tard André Morizet, dans une commune qui croît à cette allure, tout est continuellement insuffisant. Et ce qui se crée s’installe au hasard : les immeubles au milieu des usines, les usines au milieu des immeubles. » Élu à la tête de cette commune désordonnée en 1919, le nouveau jeune maire communiste de Boulogne (il reviendra progressivement au socialisme entre 1923 et 1927) constate qu’il ne gouverne pas une ville mais trois : au nord des quartiers aisés peu différents de ceux de l’ouest parisien, au sud des usines et en particulier celles de l’industriel Louis Renault que la guerre a considérablement étendues, entre les deux une mosaïque de quartiers mal reliés et diversement densifiés. Trois villes qu’André Morizet et son équipe municipale vont tenter d’unifier par une politique volontariste et novatrice ... avec des outils au début encore rudimentaires. « La mairie - une ancienne villa dans un jardin - avait pu abriter confortablement une famille, mais comme maison commune, elle aurait à peine convenu à un modeste chef-lieu de canton. On se serait cru à cent lieues de Paris, dans quelque bourgade montagnarde, tant manquaient les éléments les plus essentiels d’un fonctionnement urbain normal. Il fallait tout reprendre, tout réparer, combler tous les vides. Et cela au moment où tant de questions nouvelles se posaient ! ...»
Le logement social, les services sociaux, les écoles ... quand les principaux chantiers urgents furent lancés et l’équipe municipale réélue en 1925, arriva le temps du grand chantier fédérateur, celui d’une nouvelle mairie apte à gérer une commune qui était passée de 40000 à 75000 habitants en moins de trois décennies. Une délégation d’élus alla d’abord visiter les cités socialistes belges l’été 1925 et revint très frappée par le très flamboyant mais très fonctionnel hôtel communal de Schaerbeek, dans la banlieue nord de Bruxelles, où un « grand hall d’allure monumentale » réunissait de manière jamais vue ailleurs « tous les services à guichet ». Morizet, qui avait son idée derrière la tête, envoya à l’automne une autre délégation à Lyon voir les « choses magnifiques » réalisées par l’architecte Tony Garnier pour la municipalité d’Edouard Herriot. Conquis, le Conseil municipal chargea en décembre le lyonnais de concevoir le nouvel hôtel de ville avec pour seul impératif de s’inspirer du grand hall de Schaerbeek. Dès juin, Tony Garnier eut son idée : deux blocs contigus mais traités différemment, l’un (l’usine) autour du hall des guichets, l’autre (le palais) pour les salles de réunion et de direction.
Mais l’exiguité de la parcelle (on pensait alors construire l’édifice à la place de l’ancienne mairie entre la rue de Châteaudun et le Cours de la Reine) et le fait que le projet l’intéressait « infiniment » firent hésiter l’architecte qui entassa « études sur études » et envoya jusqu’à 11 variantes à Morizet qui siffla finalement la fin de la partie après les élections municipales de 1929 où son équipe avait été de nouveau réélue : le projet (amputé d’un gigantesque beffroi) fut adopté en 1930 et le chantier put commencer en 1931 mais avec un peu plus d’air grâce à un changement de site à la dernière minute. « L’étude attentive de la photographie aérienne » de la ville avait tout à coup convaincu Morizet de profiter du chantier pour faire avancer son grand projet de rapprochement de Boulogne et Billancourt (c’est lui qui avait imposé en 1926 l’ajout du nom du quartier annexé en 1860). La nouvelle mairie sera donc nettement plus au sud, « au centre géographique de la ville », dans son quartier alors selon lui « le plus laid » et en plus à l’emplacement d’une d’une « vaste carrière de sable » qui « existait par chance à l’endroit voulu » et que la ville put racheter à bas prix. Terminée en 1934, la nouvelle mairie put être inaugurée avant les élections municipales de 1935 et étonner les contemporains. Particulièrement son fameux hall des guichets qui fit écrire qu’ « ici, les employés semblent vraiment à la disposition du public », que les citoyens « ont l’impression que les fonctionnaires travaillent sous leur regard, presque sous leur contrôle » ...
Dans son nouveau bureau, sobrement décoré comme tout le reste du bâtiment, Morizet avait face à lui une très grande photo aérienne de Boulogne et c’est sans doute là qu’il reçut en 1935 la visite d’un administré pas tout à fait comme les autres, le fameux architecte Le Corbusier qui habitait depuis l’année précédente au sommet de son immeuble Molitor à la limite de Paris. Toujours desespérément à la recherche de commandes publiques, Le Corbusier cherchait alors, à se rapprocher des élus de gauche qu’il espèrait plus sensibles à son urbanisme révolutionnaire et donc de la municipalité de Boulogne « étant donné l’esprit qui guide son administration et la nature si favorable du sol, ainsi que l’état précaire de l’ensemble des habitations de la commune ».
À Morizet, Le Corbusier propose deux grands projets pour continuer sur sa lancée : en 1935 un nouveau quartier de 5500 logements au débouché du pont de Saint-Cloud et de la déjà programmée autoroute de l’Ouest, en 1938 une grand-place à la flamande pour clore l’environnement de la nouvelle mairie. Aucun n’aboutira car Morizet a déjà bien du mal à remplir les vides créés par son chantier majeur en ces temps de disette financière. Mais le fait que Le Corbusier ait consacré tant de temps à des projets boulonnais (nous verrons qu’il y en eut d’autres) montre bien l’importance qu’avait la ville pour la jeune architecture de l’époque, et pas seulement en raison de la conscience urbanistique aiguë de son premier édile et de sa grande influence dans les hautes sphères administratives de l’agglomération.
Si Boulogne a pu faire figure de salon permanent de l’innovation architecturale entre les deux guerres, elle le doit aussi à ce qu’on y trouvait un peu plus d’artistes, d’architectes et d’entrepreneurs enrichis qu’ailleurs. Les entrepreneurs étaient arrivés les premiers et ce sont eux qui ont donné à Boulogne son visage industriel au tournant du siècle avec le développement à tout va des industries automobiles et aéronautiques. On connait l’histoire de Louis Renault mais celle de l’aviateur Gabriel Voisin est comparable. Après la guerre, comme Renault, Voisin est richissime grâce à ses avions construits à Billancourt et se fait construire boulevard d’Auteuil par l’architecte Pierre Patout (qu’il a d’abord contacté pour concevoir des maisons préfabriquées à vendre dans les zones dévastées) un hôtel particulier hors-normes, évoquant un sanctuaire, avec un salon de 100m2 et 7m sous plafond. La barre est mise très haut et les réalisations audacieuses vont se multiplier alentour. Patout, 5 ans plus tard, réalise un double hôtel particulier pour le peintre Alfred Lombard qui s’installe à Boulogne dans ces années-là comme beaucoup d’autres artistes et fait donc appel à des architectes qu’il connait (Patout avait travaillé avec Lombard à la décoration de paquebots) ou dont il peut voir les réalisations en dur dans le voisinage. Le résultat est un ensemble très complexe de symétries qui « n’ont rien de classique » avec, signe de la résidence d’artiste, la grande verrière de l’atelier, à l’étage pour les peintres, au rez de chaussée pour les sculpteurs. C’est justement pour deux sculpteurs que Le Corbusier avait inauguré son activité boulonaise en 1923 à deux pas du sanctuaire de Gabriel Voisin : il avait conçu deux villas de même style allée des Pins pour Oscar Miestchaninoff et Jacques Lipchitz (et donc deux ateliers en rez de chaussée donnant sur l’allée) mais l’ensemble devait être équilibré par la villa du graveur Victor Canale qui finalement changea d’idée et fit confiance à un autre architecte. Les choses tournèrent beaucoup plus mal à quelques pas de là, à l’angle de l’allée des Pins et de la rue Denfert-Rochereau sur une parcelle triangulaire acquise par le musicien Paul Ternisien et sa femme la peintre Marie Nivoulies : entre 1923 et 1927, Le Corbusier leur bâtit une sorte d’écrin évolutif d’une « dextérité extrême » en se soumettant au «problème d’exception» qu’ils lui avaient posé : bâtir une villa dont les propriétaires ont deux activités différentes (musique et peinture), veulent conserver le grand arbre au milieu du terrain à la forme peu commode ... et ont assez vite des problèmes de financement quant à l’évolutivité exigée par l’architecte. En procès avec lui, ils cherchent à se refaire en commandant à l’architecte ... un immeuble de rapport de 8 étages à la place de leur écrin trop coûteux. Émoi des voisins et refus des services municipaux qui forcent les Ternisien à finalement choisir le bel immeuble de 4 étages que leur bâtira le très moderniste Georges-Henri Pingusson, utilisant (peut-être par respect pour son confrère) une partie du rez de chaussée de la si vite disparue villa de Le Corbusier ...